« Le philosophe et l’enquête de terrain : le cas du travail contemporain », 23-24 juin 2016, Nanterre et Paris

 

Le philosophie et l'enquête de terrain_Colloque

Il apparaît indispensable de produire des concepts pour nous aider à penser le travail dans le monde contemporain. Ce rôle, traditionnellement dévolu au philosophe, réinterroge pourtant le rapport de la philosophie aux données empiriques et plus largement la manière dont travaillent les sciences humaines.

Certes, le plus souvent on estime que le philosophe n’a pas pour but de produire des modèles ou d’élaborer des données qualitatives sur des cas : il produit une théorie sur la base de sa connaissance des concepts, l’histoire de sa discipline ainsi que des débats du passé et de son temps. Il se prévaut de la cohérence interne du discours qu’il produit pour justifier une relative distance à l’égard des données empiriques ou de terrain. En ce sens, il peut revendiquer un rapport « sauvage » à l’empirique, fondé sur ses intuitions ou ses expériences de l’objet « travail », dans l’indifférence totale d’une méthodologie telle que l’ont construite les sociologues, les ergonomes ou encore les chercheurs en gestion. Parfois il réinterprète les données de terrain pour construire une « théorie » par-dessus les épaules de l’ethnologue ou du sociologue. Or, cette posture dans le champ de recherches sur le travail est-elle encore tenable, notamment à partir des questions que les autres disciplines posent à la philosophie ? Des initiatives de recherche disséminées dans le paysage de la recherche française et européenne nous semblent se rejoindre dans la mise en cause de cette division du travail.

Dans un premier temps, on posera cette question : existe-il un rapport spécifique du philosophe à l’enquête de terrain ? Toute une tradition remontant à Marx avec son Enquête ouvrière, à Dewey et au pragmatisme ou encore aux « reportages d’idées » de Foucault le laisse penser. D’autre côté, le travail critique de la philosophie depuis la phénoménologie de Husserl jusqu’au néo-pragmatisme de Rorty n’a pas cessé d’interroger le « mythe de l’objectivité » que souvent l’on attache aux données recueilles « par le terrain ». Cette alternative, ou plutôt cette double posture, se représente à chaque fois que des « philosophes » vont sur le terrain et s’interrogent sur leur méthodologie. Cette professionnalité philosophique renouvelée sur les questions du travail nous semble ouvrir un champ de recherche à même de poser à nouveaux frais des questions aux problématiques élargies, mettant en lien ce que vivent les individus et les collectifs confrontés aux formes nouvelles du travail (précariat, bénévolat, temps partiel subi ou « choisi », etc.). C’est pourquoi il nous semble nécessaire d’explorer le rapport que des chercheurs en épistémologie, en philosophie politique et sociale, ou  encore en philosophie morale, établissent entre les données empiriques, qu’ils recueillent ou sur lesquelles ils se basent. En effet, à travers leurs terrains d’études et quelles que soient leurs méthodes, ils élaborent une théorisation critique du travail contemporain qu’ils s’obligent à mettre à l’épreuve. Ils développent ainsi une posture philosophique commune, d’où la complexité du travail vécu émerge de manière nette et dans son épaisseur, sans pour autant qu’ils acceptent toujours de resituer leurs données ou les restituer dans leur exhaustivité ou même de manière panoramique.

D’autre part, une approche nouvelle de la philosophie au terrain du travail ne peut pas faire l’économie d’un dialogue ouvert avec les disciplines qui réalisent des enquêtes de terrain (sociologie du travail, sciences de gestion, ethnographie du travail, économie). Car ce sont ces disciplines elles-mêmes qui viennent à s’interroger sur des questions épistémologiques, de philosophie politique, de philosophie morale et des problématiques d’éthique. Du point de vue du travail du terrain, la perspective  philosophique peut alors être à la fois une source d’inspiration et d’erreur, soutien méthodologique ou contre-modèle. Il semble alors important de tenter de faire dialoguer trois domaines disciplinaires (philosophie, sociologie, sciences de gestion) pour travailler ce rapport au réel, porteur d’enjeux pratiques et épistémologiques, mais aussi et surtout pour enrichir le débat scientifique et social sur le travail.

Ces deux journées d’études réunissant des chercheurs jusqu’alors relativement isolés dans leur pratique et par leur posture épistémologique, permettront d’ouvrir un nouveau lieu de débat fécond pour l’appréhension et la problématisation des formes multiples et de la complexité croissante du travail contemporain. L’objectif est de légitimer une posture philosophique qui tente de saisir les enjeux sociaux, politiques, culturels, de santé qui traversent le travail contemporain. Cela ne signifie ni que le philosophe adopte une position de surplomb en visant à traiter ces enjeux de manière exhaustive ni qu’il prétendre offrir une vision complète sur ses données ; mais plutôt qu’il utilise sa posture professionnelle pour élaborer des concepts sur le travail sans distance ou décalage avec les situations concrètes qu’il tente d’appréhender et de donner à comprendre. Nous espérons que ce nouveau mode de production de connaissances, dont des chercheurs sont porteurs de manière disparate, sans être unifiée, pourrait être mis en débat interdisciplinaire pour favoriser encore davantage la prise en considération des problématiques du travail contemporain.

Dates et lieux :
Jeudi 23 juin 2016 :
Université Paris Ouest Nanterre la Défense,
Bâtiment F, salle de conférences (F352)
200 avenue de la République
92001 Nanterre Cedex

Vendredi 24 juin 2016 :
CNRS Pouchet
Salle de conférences
56 rue Pouchet
75017 Paris

Organisation :
Action financée par la Région Ile-de-France dans le cadre du programme DIM GESTES, portée par le Sophiapol, Université Paris Ouest Nanterre La Défense et co-organisée avec le LabTop-CRESPPA, Université Paris 8 Vincennes Saint Denis et le CEPERC – UMR CNRS 7304, Aix Marseille Université. Cette journée est organisée dans le cadre des activités de l’ANR PhiCenTrav.

Organisateurs : 
Muriel Prévot-Carpentier (Sophiapol, Université Paris Ouest Nanterre La Défense)
Luca Paltrinieri (LabTop, CRESPPA, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis).
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Programme

Jeudi 23 juin 2016
Université Paris Ouest

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9h00 : accueil
9h30 : Introduction : Luca Paltrinieri et Muriel Prévot-Carpentier

10h00 : De la théorie à l’enquête, de l’enquête à la théorie
Présidente de séance : Christine Noël-Lemaître

Yves Schwartz (CEPERC, Aix Marseille Université) : « Savoirs épistémiques, « savoirs valeurs » : la philosophie aux prises avec les « réserves d’alternative » »
Liliana Cunha (Université de Porto, Portugal) : « Entre recherche et intervention : traductions et rapatriements selon les territoires de la production de savoirs »
Marie-Anne Dujarier (Lise-CNAM) : « Point de vue épistémologique d’une sociologue de l’activité sur le travail »

13h00 : Déjeuner
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14h30 : Les philosophes et l’enquête : entre tradition et nécessité
Présidente de séance : Haud Guegen

Emmanuel Renault (Sophiapol, Université Paris Ouest Nanterre La Défense) : « Terrain ou interdisciplinarité en philosophie sociale. Retour sur deux tentatives d’appliquer la philosophie sociale à un terrain »
Gaspard Brun (CEPERC, Aix Marseille Université) : « Le terrain : mythe, fantasme ou norme de l’expérience philosophique ? »
Flore Garcin-Marrou (Labo LAPS, Université de Toulouse – Jean Jaurès) : « Penser le théâtre : une approche pragmatique de la scène et du geste »
Eric Hamraoui (CRTD-CNAM) : « Philosophie d’enquête et philosophie concrète »

18h00 : conclusion de la première journée
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Vendredi 24 juin 2016
CNRS Pouchet

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9h30 : Entrecroisements et distinctions entre philosophie et sociologie du travail
Présidente de séance : Odile Henry

Nial Tekin (Sophiapol, Université Paris Ouest Nanterre La Défense) : « Une étude qualitative croisant la sociologie du travail et la théorie critique »
Alexandra Bidet (CNRS – CMH) : « Valuation et individuation. De l’enquête de terrain en sociologie du travail au questionnement philosophique et retour »
Maëlezig Bigi (Irisso – Dauphine) : « Circulations de la reconnaissance entre philosophie et sociologie du travail »

12h30 : Déjeuner
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14h00 : Travail, gestion, capitalisme
Président de séance : Clemens Zobel

Pierre-Louis Choquet (Université de Oxford) : « Le travail des cadres dans l’industrie pétrolière, ou l’invisible façonnement d’un monde en commun »
Mariagrazia Crocco (ADEF, Aix Marseille Université) : « Des « fragments philosophiques » dans des chantiers du présent : étudier l’insertion entre dispositif(s) et production(s) »
Massimiliano Nicoli (Sophiapol, Université Paris Ouest Nanterre La Défense) : « La fabrique des ressources humaines. Une enquête philosophique sur le Human Resource Management »
Hermann Kocyba (Frankfürt Universitat) : « Ériger une tour, instituer une monnaie, gouverner un territoire : travailler pour la BCE »

17h.30 : Remarques finales : Luca Paltrinieri & Muriel Prévot-Carpentier
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Programme au format pdf

Affiche A4

 

 

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