Programme ANR « Approches philosophiques de la centralité du travail »

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Programme ANR : Innovations (DS0801) 2014

Référence projet : ANR-14-CE31-0012

Laboratoires : Sophiapol / Crephac / Cerphi

Coordinateur du projet : Franck Fischbach (Centre de Recherches en Philosophie allemande et contemporaine, EA 2326)

Résumé du projet

 

L’hypothèse que le programme PhiCenTrav tentera de confirmer est celle-ci : les mutations et innovations sociales des 20 dernières années ont replacé le travail au centre des enjeux du changement social. Si le changement social est allé vers un renforcement de l’autonomie des acteurs du travail, ce gain s’est aussi traduit pour ces acteurs (positivement) par de nouvelles attentes de reconnaissance dans et par le travail, et (négativement) par la fragilisation des individus (R. Sennett, 2000) qui ne disposent plus des filets d’une organisation hiérarchisée du travail, de sorte qu’ils peinent à faire face aux attentes d’autonomie auxquelles ils sont confrontés et à la hauteur desquelles ils sont censés se porter.

Le thème de la fin du travail, qui dominait les débats dans les années 1990 (D. Méda, 1995 ; J. Rifkin, 1996 ; A. Gorz, 1988), n’a pas résisté à l’attention publique croissante dont les maux du travail ont fait l’objet dans les années 2000 : débats sur la flexibilité et la précarité, sur l’évaluation, sur la souffrance au travail et les suicides au travail. On a assisté ces dernières années à un retour du travail comme sujet de préoccupation éthique et politique majeur (M. B. Crawford, 2010 ; R. Sennet, 2010 ; C. Dejours, 2009 (2) ; F. Dagognet, 2013 ; L. Svendsen, 2013). Mais la philosophie est plutôt restée à l’écart de ce mouvement et la question de la centralité du travail est globalement demeurée sous théorisée. Le projet PhiCenTrav a pour objectif de pallier ces lacunes. Parler de centralité du travail revient à utiliser une métaphore géométrique ou physique pour soutenir que le travail est à la fois une réalité et une valeur centrales dans la vie individuelle et collective. Cette dimension métaphorique pourrait susciter des soupçons.

Cependant, ces métaphores géométrique et physique ont un contenu conceptuel identifiable qui peut être explicité par l’intermédiaire des constats suivants: 1) le travail occupe une place non négligeable dans nos existences, 2) il influe sur la part de nos existences qui ne concerne pas directement le travail, 3) et il constitue un enjeu normatif sur les plans individuel et collectif, soit directement parce que l’activité de travail et les institutions de la production définissent des problèmes normatifs spécifiques et décisifs, soit indirectement parce que la capacité à cultiver des valeurs propres à la vie horstravail dépend elle-même du travail.

Il y a donc trois thèses implicites dans l’idée de centralité du travail. Premièrement, le travail n’occupe pas une place négligeable dans les champs individuel et collectif. Deuxièmement, l’expérience du travail et les institutions liées au travail produisent des effets sur les expériences et les institutions non directement liées au travail. Troisièmement, le travail constitue un enjeu normatif décisif, tant moral que politique. Une vision unifiée du travail qui permettrait de reconnaître sa centralité peine à émerger. Tenter de rendre commensurables différentes perspectives scientifiques sur le travail procurées par les sciences sociales, de les articuler avec des préoccupations fondamentales concernant le travail, s’interroger sur la validité épistémologique des premières et sur les implications théoriques et politiques des secondes, revient à s’engager dans une réflexion philosophique sur la centralité du travail du point de vue d’une épistémologie des sciences du travail et d’une philosophie sociale et politique du travail. En retour, une telle démarche conduit à s’interroger sur la place que le travail a occupée dans l’histoire de la philosophie et sur les raisons pour lesquelles il a cessé d’être le sujet central qu’il a été au moins jusqu’aux années 50 du XXème siècle, pour finir par se réduire aujourd’hui à un sous problème de la philosophie de la technique ou de la philosophie politique.

La thèse fondamentale du projet peut être formulée en ces termes : de même que la-critique communautariste du libéralisme a souligné que les citoyens ne sont pas seulement des individus porteurs de droits, mais aussi des « social selves », de même il faut tirer toutes les conséquences, sur le plan de l’anthropologie philosophique, de la théorie sociale et de la théorie politique, du fait que ces mêmes « social selves » sont aussi des « working selves ».

Les travaux seront structurés autour de 3 grands axes :

1. Histoire philosophique du travail

2. Objections et obstacles épistémologiques à la centralité du travail

3. Enjeux normatifs, politiques et sociaux de la centralité du travail

 

Axe n°1.

Réaliser une histoire philosophique

de la centralité du travail

Responsables : Franck Fischbach et Didier Ottaviani

S’il est pertinent de s’engager dans une étude des formes de thématisation de la centralité du travail dans l’histoire de la philosophie, c’est que, dès l’Antiquité grecque, la philosophie s’est intéressée de différentes manières au travail. Le projet repose sur l’idée que le travail n’est pas une invention récente, même s’il est vrai que ce n’est qu’à une période récente que le concept de travail en est venu à obtenir une extension telle que toutes les activités sociales ont été conçues (à partir les Lumières écossaises notamment) comme participant d’un système de division du travail. Marx est le premier à avoir soutenu que l’universalité du travail n’était pas incompatible avec la formation tardive de ce concept extensif du travail42, idée qui semble justifiée à la lumière de l’état du savoir en histoire et en anthropologie. Toujours les hommes ont travaillé, même si c’est seulement dans la modernité que les différentes formes de leur travail ont été rapprochées les unes des autres et subsumées sous une catégorie englobante de travail.

Il en résulte que la question de la centralité du travail se pose nécessairement sous des formes différentes d’une part dans l’Antiquité, au Moyen-âge, à la Renaissance et à l’Âge classique, d’autre part dans la période caractérisée par la promotion de la catégorie de travail en concept général de l’activité productive socialement utile. C’est la raison pour laquelle l’histoire philosophique de la centralité du travail que nous rédigerons sera scindée en deux parties mettant chacune en oeuvre une méthode et un mode d’exposition spécifiques.

L’objectif général poursuivi dans ces différentes enquêtes d’histoire de la philosophie sera de rendre manifeste toute la présence du thème du travail, de rendre perceptible toutes ses implications, et de faire apparaître toute la richesse des concepts et des problématiques à travers lesquels il a été pensé. Dans la première partie, la centralité du travail sera entendue principalement au sens de l’importance de la prise en compte du travail, de la fécondité des concepts et des problématiques liées au travail, et de leur rôle décisif dans la discussion de questions philosophiques fondamentales. Dans la seconde partie, la centralité du travail sera entendue au sens d’une thèse dont il convient d’examiner et de distinguer les différentes formulations possibles.

L’objectif principal de ce premier axe est la publication d’une histoire philosophique de la centralité du travail.

Axe n°2.

Relever les objections et obstacles épistémologiques

la centralité du travail

Responsables : Emmanuel Renault et Jean-Philippe Deranty

Il existe un fort décalage entre les représentations sociales du travail, qui souvent lui reconnaissent une forme de centralité, et le discours savant qui tend à la contester ou à la considérer comme un paradigme dépassé (comme Foucault dans Les Mots et les  choses). Il s’agira tout à la fois d’étudier ici les objections théoriques à la centralité du travail, et les obstacles épistémologiques que doit dépasser toute théorie de la centralité du travail.

L’objectif général de cet axe est de procéder à une cartographie des différentes formes de thématisation et de contestation de l’hypothèse de la centralité du travail. La contestation de la centralité du travail peut s’appuyer sur des arguments historicistes (seules certaines sociétés ont donné une centralité au travail), constructivistes (chaque société définit différemment quelles activités relèvent du travail ou non), pluralistes sur le plan de la théorie sociale (le monde social est composé de différentes sphères d’actions indépendantes et dotées de principes propres, le travail n’étant central que dans certaines d’entre elles), pluralistes sur le plan éthique (il existe une pluralité de définitions de la vie bonne et le travail ne peut être considéré comme central que dans certaines d’entre elles), sur des hiérarchies normatives (les enjeux normatifs les plus importants, qui renvoient à des exigence de justice et de liberté, se définissent hors du travail), sur des hiérarchies causales (la genèse des inégalités sociales dépend de mécanismes reproducteurs inscrits dans la famille et l’école plus que dans l’expérience du travail ; la structuration de la psyché humaine dépend davantage des expériences de la prime enfance que de celles du travail), ainsi que sur des conflits de paradigmes (l’idée de centralité du travail relèverait d’une vision économiciste du social contre laquelle les autres sociales se devraient de lutter).

On peut émettre l’hypothèse que certaines disciplines peuvent plus facilement que d’autre accorder une forme de centralité au travail : l’économie, les sciences de la gestion, l’ergonomie et les sciences de l’éducation. Cependant, si la philosophie, l’anthropologie, l’histoire, la sociologie et la psychologie ont inversement fourni de nombreux arguments contre la centralité du travail, elles ont consacrent également des sous-disciplines au travail.. Ces dernières peuvent également fournir des argument en faveur de la centralité du travail.

Les connaissances produites par ces différentes disciplines et sous-disciplines fournissent divers types d’arguments en faveur de la centralité du travail, mais selon des définitions du travail différentes et dans le cadre de problématiques divergentes, et sous des formes qui engagent des débats et des polémiques spécifiques. C’est pourquoi il est difficile d’aboutir à une conception globale et cohérente de la centralité du travail et à une vue d’ensemble de ses justifications.

L’objectif principal de ce deuxième axe est la publication d’une cartographie critique des objections à la centralité du travail. 

Axe  n°3.

Dégager les enjeux normatifs, politiques et sociaux

de la centralité du travail

Responsables: Franck Fischbach et Emmanuel Renault

 
3.1. Travail et modernité : la forme moderne de la centralité du travail

Nous avons déjà mentionné que les objections historiques à la centralité du travail comptaient parmi les principales. Il s’agira de les examiner tout en cherchant à identifier les spécificités du travail dans la modernité. Il semble difficile d’admettre que le travail n’a jamais comporté aucune sorte de centralité avant l’époque moderne et l’on peut se demander au contraire avec Veblen si ce ne sont pas les formes modernes d’institutionnalisation du travail qui ont le plus conduit à transformer l’attrait instinctif du travail bien fait (« instinct of workmanship ») en aversion pour le travail (selon l’identification du travail à une désutilité qui a valeur d’axiome dans l’économie classique et marginaliste). D’où la nostalgie, sans cesse renaissante depuis le XIXsiècle, de l’artisanat et du métier, voire du travail manuel.

Il est indéniable que l’institutionnalisation du travail sous sa forme salariée a conféré à l’expérience du travail de nouvelles formes : homogénéisation du travail (connexe d’une généralisation de la catégorie travail), connexion de l’expérience du travail à la constitution d’un marché du travail et à l’existence d’un contrat de travail, subordination de l’activité de travail à un système de contraintes destinées à maximiser la productivité horaire. Il est tout aussi certain que les finalités économiques, auxquelles le travail s’est trouvé toujours plus fonctionnellement subordonné, en sont venues à occuper une place toujours plus centrale dans l’ensemble de l’édifice social. Il est également évident que le travail ne s’est pas vu conféré qu’une valeur négative, puisque de manières opposées, le discours protestant et le discours utopique ont contribué à le doter d’une signification décisive. Faut-il considérer que cette mutation de l’expérience du travail et cette transformation du rôle des activités de production dans les formations sociales ont donné naissance à une forme de centralité du travail irréductible à ses formes précédentes ?

3.2. Travail et société : la centralité sociale du travail

La littérature contemporaine dans les sous-disciplines de la psychologie morale, de la théorie de l’action, de l’ontologie sociale et de la théorie sociale accorde peu d’importance à la question du travail. Que l’on identifie l’action à partir de dispositions ou de raisons d’agir, que l’on fasse reposer les conditions de l’autonomie personnelle dans des modèles culturels ou dans des relations à autrui en général ou à des autrui significatifs, que l’on fasse reposer l’être du social sur la validité normative ou sur l’imbrication fonctionnelle des institutions, que l’on cherche les principaux vecteurs la reproduction sociale dans la famille, dans l’éducation ou dans la pluralité des dispositifs d’assujettissement, de contrôle et de régulation, que l’on identifie les principaux vecteurs de transformations sociales aux contradictions macroéconomiques, à l’agir institutionnalisé des mouvements sociaux, aux processus de rationalisation marchands et bureaucratiques ou aux dynamiques de l’espace public délibératif, jamais les formes d’agir spécifique qui sont constitutives du travail ne semblent déterminantes. Les dispositifs de pouvoir propre au travail salarié, les formes de subjectivation, de socialité et de domination qui s’inscrivent et se reproduisent en lui ne le semblent pas plus.

Pourtant, l’ergonomie (de tradition française) a proposé une conception originale qui n’est pas restée sans reprises philosophiques49. Par ailleurs, de nombreuses études ont montré que l’expérience du travail a un pouvoir éducatif/formateur plus fort que l’éducation et même la famille50. De même, les contradictions macroéconomiques sont toujours liées à des processus de mise au travail et de subordination du travail à des impératifs de productivité, et nombreux sont les mouvements sociaux qui trouvent dans l’expérience du travail soit l’origine de leurs revendications soit les conditions de leurs mobilisations. Du point de vue de la théorie sociale, le rapport entre travail et domination est une autre question décisive : doit-on considérer que le travail n’est central que dans un type particulier de domination (la domination de classe), ou bien au contraire, comme certains courants féministes le soutiennent, que la domination genré est étroitement liée à la division sexuelle du travail et qu’il existe en fait une consubstantialité entre rapports sociaux de classe, de sexe et de race (le cas de l’internationalisation du care work fournissant l’exemple paradigmatique).

Compte tenu du faible intérêt de la philosophie et des sciences sociales contemporaines pour la théorie sociale, il n’est pas étonnant que ces questions n’aient pas fait l’objet de traitement systématique. Or, c’est bien du point de vue de la théorie de l’action, des théories de l’ontologie sociale et de la théorie sociale qu’il convient de les affronter si la pertinence de la thèse de la centralité sociale du travail doit être examinée.

3.3. Travail et citoyenneté : la centralité politique du travail

R. E. Lane aussi bien que C. Dejours ont souligné les implications politiques des effets éducatifs/formateurs du travail. Alors que les conditions de travail dégradantes, routinières et fortement contraignantes contribuent à induire égoïsme, perte d’empathie et consentement à la domination, des conditions de travail satisfaisantes induisent sens de la solidarité, habitudes démocratiques et préoccupation pour le bien commun. Ils ont ainsi montré que c’est dans l’expérience même du travail qu’il faut chercher le principal vecteur de la construction sociale de la citoyenneté. Pourtant, les conceptions habituelles de la citoyenneté sont doublement déconnectées de l’expérience du travail (si ce n’est sous la forme problématique du lien établit par l’administration pénitentiaire entre mission d’insertion et travail). La construction sociale de la citoyenneté est généralement renvoyée à l’éducation et aux conditions juridiques permettant l’accès à un espace publique délibératif. Quant à l’exercice de la citoyenneté démocratique, qui s’arrête généralement aux portes de l’usine et des bureaux, il est généralement référé à la garantie d’un ensemble de droits fondamentaux déconnectés du travail, et la manière dont il doit régir les institutions économiques est pensée à travers des exigences de redistribution des produits du travail ou des ressources tirées du travail (exigences de justice distributive ou redistributive) qui laissent l’expérience du travail hors-champs. Alors que la valeur des institutions démocratiques est généralement rapportée à des exigences de justice ou à l’idée de démocratie comme dispositif de non domination, la question des injustices et de la domination au travail n’est pas considérée, pas plus que ne l’est celle de la transformation des expériences du travail déterminantes dans la constitution d’un éthos démocratique.

Examiner l’hypothèse d’une centralité politique du travail suppose d’analyser les différentes implications politiques des effets formateurs du travail, mais aussi de chercher à en tirer les conséquences politiques : exigence marxienne de transformation des conditions de travail et des rapports sociaux inscrits dans la division sociale du travail, exigence d’une citoyenneté d’entreprise, exigence d’un socialisme de marché qui se conçoive comme une démocratie de producteurs plutôt que comme une démocratie de consommateurs et qui substitue la problématique de la redistribution des effets éducatifs du travail à celle des ressources, renouvellement des perspectives.

3.4 Évolutions du travail.

Les recherches des axes 1, 2 et 3 poursuivent des objectifs spécifiques en même temps qu’elles s’inscrivent dans un projet d’ensemble : éclairer les débats relatifs à la centralité du travail en explicitant les différentes manières dont il est possible de penser la centralité du travail, les différents arguments susceptibles d’être mobilisés à l’appui de l’hypothèse d’une centralité du travail et les différentes implications de l’hypothèse de la centralité du travail. La dimension proprement théorique et épistémologique de ce projet tient au fait que ces débats se développent dans différentes sous-disciplines de la philosophie, des sciences sociales, humaines et politiques. Dans une perspective de philosophie sociale, ce projet est également destiné à nourrir des diagnostics sociaux portant sur les transformations contemporaines du travail, transformations dont nous avons remarqué qu’elles sont pour beaucoup dans la nouvelle centralité du travail comme préoccupation sociale. Un axe de recherche spécifique sera destiné à identifier la manière spécifique dont la nouvelle question sociale du travail pose la centralité du travail et la façon dont l’hypothèse de la centralité du travail conduit à déplacer les diagnostics relatifs aux pathologies sociales contemporaines.

L’objectif principal de ce troisième axe est la publication d’un dossier sur les enjeux sociaux et politiques du travail aujourd’hui.